samedi 21 juin 2008

Les avortements et abandons des bébés à Kinshasa


Cécité ou simple divergences sur l’opportunité et l’urgence de reformer le code pénal de la République Démocratique du Congo ?

Tout observateur peut remarquer que depuis quelques années, les avortements dits « criminels », ceux réprimés par la loi et faits en clandestinité, ont fortement augmenté en République Démocratique du Congo.

Face à ce phénomène qui revêt encore tout le caractère de tabou dans une société fortement chrétienne et conservatiste, les questions pertinentes qui se posent sont à la fois d’ordre étiologique, numérique et responsive.

Elles appellent une attention particulière sur les victimes, généralement les femmes y compris des mineures et qui, en cas d’avortements clandestins, dans les pire des cas meurent des suite d’infections ou d’hémorragies non ou mal soignées.

A côté des victimes qui le payent de leurs vies, il y a des filles plus ou moins courageuses qui acceptent de porter jusqu’à terme les grossesses non désirées mais qui finissent par abandonner leurs bébés dans les maternités, sur les rues ou dans des endroits publics quelque peu isolés après accouchement. Elles espèrent, ce qui est toujours le cas, que des personnes de bonne volonté les ramasseraient et s’en occuperaient. Certains des bébés non désirés sont purement et simplement étranglés, enterrés vivants ou jetés dans des fosses sceptiques.

Lors des enquêtes et des poursuites judiciaires, les femmes sont généralement les seules à écoper des condamnations pénales allant à des peines d’emprisonnements de plus ou moins longues durées.

Entre-temps, les hommes auteurs des grossesses avortées ou pères des bébés abandonnés, plus habiles et protégés par des pratiques sociales masochistes, ne sont presque jamais inquiétés.

Il est rare de trouver une information sur l’arrestation des auteurs des grosses avortés ou des pères des bébés abandonnés.

L’Agence Congolaise de Presse (ACP) repris par le Bureau des Nations Unies en RDC rapporte un rare cas d’arrestation d’un auteur d’une grossesse de trois mois avortée en clandestinité sur une fille de 16 ans en ces termes : « Craignant pour sa vie face au père de la fille qui est un officier militaire le garçon a proposé à la fille de prendre quelques comprimés pour la faire avorter et qu’à la suite du refus persistant de la fille, celui-ci l’a droguée et lui a administré un produit toxique non identifié par voie vaginale qui a provoqué l’avortement ».
[1]

Que pensent les responsables congolais de cette triste et injuste situation ?

Le Docteur BAMBA, Chef du département de la gynécologie et obstétrique du plus grand hôpital public de Kinshasa, reconnaît que plusieurs médecins de son département ont déjà fait face à des demandes d’avortements non thérapeutiques ; mais qu’aucun d’eux n’a jamais publiquement accepté de le faire pour ne pas être en faux par rapport à la loi.

Ces demandes d’avortement sont souvent faites par de jeunes filles, des femmes adultes et même par des parents qui justifient leurs demandes : « pour ne pas faire peser une trop grande responsabilité sur une jeune fille encore mineure, pour lui permettre de poursuivre normalement sa scolarité, pour sauvegarder l’honneur de la famille ou pour ne pas être appelée à assumer une responsabilité matérielle dont on n’est pas capable ».

Mais il arrive aussi que « des jeunes adolescente se fassent avorter soit pour cacher leur situation aux parents soit pour cacher l’origine incestueuse de la grossesse ».

Pour le Docteur BAMBA « les lois du pays doivent s’adapter dans le sens de libéraliser l’avortement. La RDC ne doit pas faire l’exception de ce qui est admis partout ailleurs. La loi doit être ouverte aux femmes qui sont dans le désarroi pour à la fois les protéger et protéger les médecins qui interviennent. Tout ceci doit s’inscrire dans une bonne politique sociale de l’Etat ».

Ajoutant qu’un nombre important des bébés sont souvent abandonnés dans la maternité de son hôpital par des filles et des femmes pauvres qui ne peuvent soit faire face au coût de la maternité soit au coût de l’entretien de l’enfant, le Docteur estime qu’ « une réponse adéquate pourrait être trouvée dans l’autorisation que la loi donnerait aux médecins et aux femmes enceintes de pouvoir suivre des consultations prénatales sous X et de pouvoir accoucher sous anonymat en confiant à la fin à l’Etat la responsabilité d’assumer l’avenir de ces bébés au travers des structures sociales ad hoc mises en place dans le cadre de cette politique sociale ».

Une dame dont les images télévisées en début 2007 hantent encore nos mémoires sortait tôt le matin « pour aller acheter du pain à revendre » dans un quartier populaire de Kimbangu. Elle a alerté le quartier après avoir trouvé, devant elle, « un sachet en plastique qui bougeait » et qu’elle avait « ouvert à l’aide d’un bâtonnet » avant de se rendre compte que « le sachet contenait bien un bébé vivant jeté par sa mère ».

Quelques jours plus tard, un autre bébé a été ramassé tôt le matin par des fouineurs des dépotoirs publics, en quête des ferrailles et des bouteilles de réemploi à Matonge, un autre quartier pauvre et populaire de Kinshasa dans un tas d’immondices. Le cordon ombilical du bébé traînait encore au sol.

Un journal de Kinshasa a rapporté au lendemain que « pendant que le personnel se débattait pour trouver des médicaments pour cet enfant, une femme commerçante qui gardait son enfant hospitalisé, prise de pitié, a accepté de voler au secours de l’infortuné en le récupérant dans sa propre famille ».

Un autre bébé a été trouvé abandonné sur les étalages du pavillon 8 du Marché central de Kinshasa en février 2008 et a été repris par les enfants de la rue tard la nui, avant que la police du sous commissariat du marché soit venue faire son constant tôt le matin. Toutes ces images ont été diffusées par des chaînes de télévisions locales à Kinshasa.

Plusieurs fois des cadavres des bébés jetés ont été retrouvés gisant dans des rivières ou des fosses sceptique, comme ceux récemment trouvés dans la rivière Kalamu, toujours dans la commune de Matonge en fin 2007 et en début 2008.
Les autorités municipales de Ngiri-Ngiri et les agents de la Croix-rouge ont repêché ces derniers cadavres pour aller les ensevelir.

Ces cas sont légions. Certains enfants recueillis sont remis à des orphelinats ou à des religieux ou encore à des familles qui acceptent d’en prendre soins.

Comme l’a souligné le Docteur BAMBA, « l’autorisation légale d’avorter diminueraient les abandons des bébés ou leurs étranglements par leurs mères ainsi que les risques des avortements clandestins » ou « criminels » parce que « ceux-ci seraient alors pratiqués par des personnes scientifiquement et techniquement qualifiées et qu’ils ne se feraient plus en cachette ».

Patrick SENGA, un jeune cadre du domaine des finances abonde dans le même sens en apportant une nuance. Pour lui, « l’avortement devrait être autorisé par la loi dès lors que les deux responsables de la grossesse ne s’accordent pas sur la nécessité de garder l’enfant pour des raisons objectives ou dès lors que telle est la volonté de la femme dont le partenaire dénie la grossesse ».

Face à la grande importance que revêt le mariage en RDC, il ajoute : « la fille amoureuse qui sent que l’amour de son partenaire n’est plus si solide se laisse volontairement engrosser pour faire pression sur son partenaire ou pour augmenter ses chances de se faire épouser sachant combien les famille attachent de l’importance sur l’enfant ». Dans ce cas, l’enfant devient ainsi une justification du maintien du lien entre les deux parents.

Comment les responsables sociaux et les parents appréhendent-ils cet aspect socio juridique qui caractérise les rapports entre l’homme et la femme, particulièrement en ce qui concerne l’avortement et l’accouchement indésiré ?

Une femme qui a témoigné sous l’anonymat considère qu’ « il est juste pour une fille de se faire avorter pour sauvegarder ses chances de se marier un jour. Les hommes congolais n’aiment pas épouser des femmes qui ont déjà des enfants. En plus, une jeune fille qui se permet de faire un enfant alors qu’elle n’a pas de revenus pour le nourrir est simplement bête ».

Pour celle-ci, après tout « la femme est l’égale de l’homme et ne doit pas être obligée d’assumer seule la responsabilité d’un acte communément posé ».

De manière générale les congolais réfutent l’idée de la libéralisation de l’avortement au bénéfice de la jeune fille ou de la femme adulte en se fondant essentiellement sur des préceptes d’ordre religieux ; ce que Jean Paul NGOUPANDE appelle « par la simple crainte du sacré ».

La grande tendance manichéenne, celle constituée par la majorité des congolais, considère que l’avortement est incontestablement un fait criminel, s’il n’est pas thérapeutique.

Parmi ces congolais on trouve Emmanuel MUKENGESHAYI KADIAYI, un avocat congolais qui analyse le principe constitutionnelle de la « sacralité de la vie humaine » comme barrière à toute forme d’avortement autre que thérapeutique.

Ces affirmations de mon confrère fondées du point de vue de la défense des valeurs sociales fondamentales, reposent toute la question du choix, de la responsabilité de l’Etat dans la protection de la vie, de toute vie, et la confortation responsable des droits et libertés fondamentales des ses citoyens qui, faute de mieux, choisissent les moyens qui les arrangent le mieux.

La tendance qui tolère, plus ou moins la pratique de l’avortement « criminel » considère que « compte tenu des conditions précaires dans lesquelles croupissent les populations congolaises, les avortements se pratiquent non seulement dans les formations médicales, même les plus réputées, mais aussi dans des maisons d'habitation pour autant que les jeunes filles ne peuvent assumer toute la responsabilité matérielle des bébés auxquels elles donneraient naissance ».

Ce point de vue est celui des étudiants interrogés sur la question. De façon générale, les étudiants congolais vivent dans une grande pauvreté, sans assistance de l’Etat. Pourtant, il a été établi que « comparativement aux maisons de tolérance, le consommation du sexe dans les milieux académiques peut aller au double ou au triple en RDC ». Dans ces circonstances, il n’est plus étonnant que des avortements dans les milieux académiques aient les mêmes proportions. Une étudiante de l’Université de Kinshasa (UNIKIN) qui a requis l’anonymat a avoué : « avorter ne me choque pas. Je n’ai pas des moyens pour nourrir un enfant si j’en fais aujourd’hui. Oui j’ai déjà avorté, si tu veux le savoir ! Mais je ne le ferai plus parce que j’ai failli mourir ! ».

La question peut autrement être appréhendée pour des raisons de justice égale entre homme et femme partenaires à une grossesse. Un des moyens est d’envisager la réforme du cadre juridique qui régit l’avortement et d’en faire judicieuse application au bénéfice de toute la société.

Le code pénal congolais date des années 70 et donc de l’époque de la pure et dure dictature du Maréchal Mobutu. L’époque est caractérisée par la répression, les emprisonnements pour intolérance d’opinions contraires, la pensée unique et le manque de promotion de la femme et de l’enfant de façon générale.

Au détriment de la jeune fille, c’est sous le règne du Maréchal que fut adopté le principe de la « majorité sexuelle de la fille à 14 ans », encore d’actualité, alors que la majorité civile, elle, est de 18 ans et la majorité pénale, de 16 ans.

Les articles 165 et 166 du Code pénal congolais punissent l’avortement d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à quinze ans.

L’Accord de Maputo adopté par l'Union africaine sur les droits des femmes en Afrique est un autre paradigme d’analyse du contexte.

Adopté le 11 juillet 2003, lors du second sommet de l'Union africaine à Maputo, au Mozambique, le Protocole exige des gouvernements africains l'élimination de toutes les formes de discrimination et de violence à l'égard des femmes et la promotion de l'égalité entre sexes.

C’est ainsi qu’il prône la protection des femmes contre les pratiques traditionnelles dangereuses, la protection lors des situations de conflit armé, l'accès égal à la justice pour les femmes.

C’est en vertu de cette dernière disposition que
les Etats signataires s'y engagent à prendre des mesures appropriées pour notamment :

- adopter et renforcer les lois interdisant toutes formes de violence à l'égard des femmes, y compris les rapports sexuels non désirés ou forcés, qu'elles aient lieu en privé ou en public ;
- adopter toutes autres mesures législatives, administratives, sociales, économiques et autres en vue de prévenir, de réprimer et d'éradiquer toutes formes de violence à l'égard des femmes ;
- identifier les causes et les conséquences des violences contre les femmes et prendre des mesures appropriées pour les prévenir et les éliminer ;
- promouvoir activement l'éducation à la paix à travers des programmes d'enseignement et de communication sociale en vue de l'éradication des éléments contenus dans les croyances et les attitudes traditionnelles et culturelles, des pratiques et stéréotypes qui légitiment et exacerbent la persistance et la tolérance de la violence à l'égard des femmes ;
- réprimer les auteurs de la violence à l'égard des femmes et réaliser des programmes en vue de la réhabilitation de celles-ci ;
- s'assurer que, dans les pays où elle existe encore, la peine de mort n'est pas prononcée à l'encontre de la femme enceinte ou allaitante;

Toutes ces dispositions trouvent encore plus d’explication pratique dans celles de l’article 14 du même texte qui est relatif aux droits à la santé et au contrôle des fonctions de reproduction, entendu le droit pour une femme de décider sur toutes les questions en relation avec sa maternité.
Les Etats signataires y affirment le droit pour les femme
d'exercer un contrôle sur leur fécondité, de décider de leur maternité, du nombre d'enfants et de l'espacement des naissances, du choix des méthodes de contraception et de toutes modalités de protection contre les infections sexuellement transmissibles, y compris le VIH/SIDA;
Mais, que pensent le législateur à l’idée de contextualiser la législation congolaise sur l’avortement de façon à protéger des personnes vulnérables (les mineures ainsi que les femmes qui, le plus souvent sont victimes d’un tas de forces centrifuges et des pressions sociales pour ne pas librement exprimer leur opinion sur tout ce qui touche le sexe) ? Comment ces « innovations » juridiques sont-elles accueillies en RDC ?

« La question n’est ni opportune ni actuelle ». Voilà en gros comment répondent les parlementaires congolais, empressés et limités au quotidien. « Le parlement a un calendrier par session et ce genre de question n’intéresse encore personne ».

Par ce genre de réponse, la RDC restera encore longtemps en marge de ses propres réalités. En effet, même sans envisager d’adopter la réforme en faveur de la libéralisation de l’avortement, il est urgent pour les autorités compétentes de se rendre compte que les avortement clandestins se sont multipliés, que des bébés continuent à être abandonnés dans des condition inhumaines par leurs génitrices, que certains d’entre eux sont simplement tués par révolte des femmes esseulées et sans moyens et que tout ceci remet en cause l’idée de l’avenir de notre société.

L'avortement clandestin ou « criminel » est devenu un phénomène de la société congolaise.
[2] Et une inattention ou une continuelle justification pourrait être plus néfaste, notamment sur l’accroissement du taux de mortalité infantile[3] et maternelle.

La présente analyse aurait été plus intéressante encore si les services compétents de l’Etat nous avaient donné les statistiques des cas reçus lors des complications dues aux avortements « criminels » ainsi que le nombre des bébés abandonnés.

A l’inspection provinciale de la santé, au service social de l’hôpital général de Kinshasa où on nous a exigé un tas de recommandations que nous n’avions pas, les rendez-vous toujours repoussés d’autres cadres qui n’ont pas trouvé intérêt à répondre à nos questions ont été les majeures difficultés rencontrées lors de notre enquête.


[1] http://www.un.int/drcongo/archives/BQ-1296.htm
[2] http://fr.allafrica.com/stories/200803190272.html
[3] Ce taux est de un sur cinq pour les enfants de moins de cinq ans, sur une population de douze million d’enfants, selon le Docteur Jean ILUNGA du « programme des intégrale pour les enfants » ; soit 2.556.000 chaque année, 213.000 par mois, 7.100 par jour, 295 par heure et 5 enfants par minute. Mais pour le seul hôpital général de Kinshasa, ce taux est de 2200 sur 10.000 accouchements, selon le responsable du département de la gynécologie et obstétrique de cet hôpital.

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